A toutes les victimes de la bêticide

A toutes les victimes de la bêticide

mercredi 16 décembre 2015

Au revers de la fougeraie

Tapie dans la mousse gorgée d’humidité péninsulaire, la fougère des chênes jouit de l’aire de Bretagne pour satisfaire la souche épaisse de ses rhizomes qui s’immiscent au pied de ces mastodontes séculaires. Bien peu sont ses sœurs qui se hasarderaient dans l’Armorique diluvienne pour s’enraciner dans une proximité aussi massive. Cependant, semblable à un envahisseur déployant sa crosse, Dryopteris aemula tient à honorer de ses frondes la famille dont elle porte le nom, les Filicinées.
Dryopteris aemula
Venir se frotter à l’écorce du puissant, revêt une toute autre manœuvre pour la fougère : si le polypode impétueux dévoile avec si peu de pudeur ses prothalles c’est, prétendument, dans la seule présomption d’égaler le chêne pédonculé, faire de lui un émule devant ses premières émulsions en forme de triangle. A défaut de floraison et d’abeilles pour la courtiser, ce subterfuge de flagornerie se conçoit, « S'il n'y a pas de rival, l'amour languit » louait Ovide.
En tout état de cause, l’apparence gracile du pétiole de  pteris se prête plus à une parade, afin qu’aucun infortuné ne se dresse devant elle. A ce stade, rien ne l’obligera à s’astreindre de sa lubie invasive. Attendri, l'arbre ne peut que se soumettre à cette effervescence en arborescence. Dès lors, sous la chape bienveillante de la chênaie, la fougère peut dérouler, sans flétrissure, sa tige grêle, croissant au rythme de la préfoliaison circinée.
Force est de constater que la fougère en impose dans l’originalité quand il s’agit de faire valoir son mode de reproduction pour fructifier la fougeraie. Sur la face cachée des segments fixés au rachis, au revers des feuilles pennées, éclot une excroissance, un amas de sphères, les Sores. Ces citadelles amoncelées, embastillées de tâches abandonnées à l’inclusion, ou, accouplées selon une science suivant la sinuosité du segment, abritent des granules ou sporanges qui, à leur tour, protègent un peuple orgasmique unicellulaire, les spores. Les sporanges, sensibles à la variation de l’humidité, s’assèchent et expulsent les occupants de la forteresse en déchirant leur anneau. Soixante quatre sujets, pas plus ni moins, batifoleront au gré des courants d’air, courtisés par l’espoir sans conscience de parvenir à s’extraire du silence funeste du granit.
Prothalle
Mais l’espoir est une trahison. Parmi les millions de fidèles dévouées à célébrer leur inébranlable prolifération, rares sont celles qui parviendront dans un lieu idyllique, frais, humide et ombragé. La spore numéro quarante cinq, elle par contre, peut se réjouir du tirage au sort. L’anfractuosité du mur dans laquelle le souffle l'a poussé, convient à sa posture prostrée de protozoaire. Après quelques jours, parfois quelques mois de vie ralentie, elle germera et produira un filament microscopique pourvu de chlorophylle. Petit à petit ce filament s’allongera et s’élargira jusqu’à donner naissance à un minuscule organisme ayant les contours d’un cœur. De nouveau, une touffe de prothalles s’exhibera sous le regard ému du grand chêne. 
De proche en proche, d’une toiture au talus, d’une rue à un ru, d’autres l’imiteront dans le seul souci de procréer une parcelle de vie et répandre, à l’âge venu, leur effluve de foin. 

mardi 8 décembre 2015

La vache et le bouquetin

En cette belle journée d’été le cirque de l’Encrenaz, garni par l’enchevêtrement de la chaîne du Bargy, héberge une chaleur hypnotique. Tout se prête à la somnolence sur un trapèze perché dans la latitude bleutée de moelleux. A l’exception de pierrailles à flore et de genévriers présents à cette  altitude, l’absence de végétation dense exclut pour le bouquetin un repli à l’ombre des pins situés, eux, à l’étage en-dessous. Cette limite est la limite au-delà de laquelle il ne s’aventure guère, préférant les pentes escarpées du flanc de la montagne et les grèves caillouteuses du massif alpin où il a élu domicile.


Les habitudes du bouquetin voudraient que, au creux de cette journée, son règne plonge dans l’abandon d’une profonde léthargie à même la rugosité d’une pelouse sauvage. Quoi de plus singulier alors que de percevoir le dessin d’un mouvement sur le versant du Bargy. ? S’éloignant du pic du Midi, l’aspect se fait cependant plus précis. A cette distance, dépourvu de son poil épais, le bouquetin, enrobé de beige, pourrait, c’est vrai, se confondre avec la rocaille éboulée. Descendant encore, la vision s’affine. L’allure semble confuse, presque grossière. Elle manque d’agilité pour un animal à l’aise au sommet de son habileté quand il s’agit de gravir les éboulis et de slalomer sur les pentes abruptes. Au plus proche, la tension est palpable. Elle a un nom : la terreur. Elle règne en crispation et s’est flanquée dans les flancs de Bock. Comment pourrait-il en être autrement : Bock vient d’échapper à une première détonation dont le sifflement a tétanisé la tête. « Crétin ! Tu as loupé ton coup, nom de Dieu! » s’écrie Bernard en colère. Cette maladresse a fait bondir Bock qui, dans un sursaut de survie, dans un bond de cabri, a déguerpi. La meute de braconniers n’a pas pour autant lâché le raid : « Faut pas qu’y nous échappe tu comprends idiot ! Faut profiter de l’abattage autorisé par le Préfet pour tuer cette bestiole et récupérer les cornes. Tu sais combien ça vaut ? Y en a pour un paquet de pognons !», s’égosille Bernard, la langue bien pendue. Jean ne sait que trop bien combien elles valent. A la fédération de chasse les chiffres les plus fous circulent. Les cornes peuvent être trafiquées, en fonction de la taille, entre 2 500 et 16 000 euro ! Et Jean a vraiment besoin d’argent pour payer l’indivision à la satanée frangine !
La traque reprend sur les traces du mâle dont les cornes longuement recourbées vers l’arrière accroissent l’avidité des boucaniers. Bock s’expose de plus en plus à une vulnérable situation. L’ascension s’intensifie avec l’inclinaison. Le bouquetin suffoque malgré la langue dégagée de la cavité pour mieux laisser passer l’air. Des tremblements secouent l’animal. Les yeux, exorbités par la peur, ne voient pas que Jean a de nouveau pointé son arme. Cette fois-ci le coup est plus précis. Il vient déchirer la chair de la cuisse droite. S’ensuit une décharge violente qui contracte le corps. Bock s’arrête. « Je l’ai eu ! Je l’ai eu ! », s’exclame bruyamment le tireur. Complètement affolé, Bock s’élance de nouveau malgré la douleur et la béquille. L’animal se traîne. La sole est moins adhérente et glisse sous les débris rocailleux. La chute, inévitable, l’entraîne dans une excavation peu profonde, protégée au sommet par une touffe d’arbuste. Bock croit sa fin venir au contact du sol. Immobile, sa respiration ralentit, la vision se fait brouillard. Avant de sombrer complètement Bock pose un cataplasme sur ses pensées, soulagé par les dernières visions dédiées à sa vache d’amie, Charme d’Hérens. Par chance la nuit tombe sur les indices sanguins laissés par le bouquetin. Les braconniers, après un ratissage infructueux et des échanges houleux, doivent se résigner à abandonner l’animal à son sort. A défaut d’une tombe, le cirque de l’Encrenaz, le temps d’une belle journée, s’est paré des exclamations hystériques d’une arène.
Il est pourtant récent le temps des heures complices. La veille encore Bock le bouquetin joutait avec Charme, la vache d’Hérens. Depuis la première confrontation, ce face-à-face autour d’une pierre de sel posée lors du pacage, et jusqu’à ce jour, la rivalité entre ces deux animaux s’est blottie dans une amitié unique. Les combats réguliers n’avaient d’autre intérêt que de se conformer au tempérament vif des deux espèces. A vrai dire, Charme prenait généralement le dessus sur Bock car la génisse présente toutes les caractéristiques d’une future championne, d’une future reine, vouée aux traditionnels combats organisés en l’honneur de leur attitude exacerbée ou aussi souvent belliqueuse (d’où l’expression « peau de vache »). Les retrouvailles sont discrètes, les animaux peu enclin aux dialogues. Les échanges se font de front, dans le panache des crânes et l’apanage de la poussière. Les chocs ne sont pas brutaux, plutôt virils. D’ailleurs les assauts sont de courtes durées, Bock acceptant un second rôle idéal pour l’entrainement de Charme. La vache l’a compris et se garde bien d’afficher un mépris pour son adversaire. Au contraire. Le combat terminé, Charme témoigne sa reconnaissance indéfectible en lui léchant fougueusement le museau.
Les congénères de Charme voient par contre d’un très mauvais œil ce lien invraisemblable entre une vache et un bouquetin. Elles ne sont pas dupes. Elles savent ce qui se passe derrière la rangée de pins marquant la fin de l’alpage. Ce qui les gêne le plus ce n’est pas tant la mêlée des deux animaux mais les suspicions autour des bouquetins qui seraient porteurs de maladies transmissibles et mortelles. Charme se fiche éperdument du commérage des vieilles filles, étranglées par le collier épais des clarines. Elle n’en a cure de ces superstitions d’hommes. L’amitié avec Bock passe avant toute autre chose, quitte à se retrouver isolée dans le troupeau.

En cette nouvelle belle journée d’été, comme à son accoutumée, Charme s’éloigne du bétail et se dirige ardemment vers leur point de rendez-vous. Bock n’est pas arrivé. Il tarde même. « C’est étrange, cela ne lui ressemble pas. En général il est même en avance », se dit Charme à elle-même. « Tant pis, il faut en avoir le cœur net. Je dois aller voir plus haut ». La vache, soucieuse de ne pas voir son ami, se décide à franchir le petit mur de soutènement afin de s’engager sur les chemins du massif.  Après quelques instants, Charme se désespère, aucune réponse ne fait écho à l’appel de son cri : « Bock ! Bock ! Où es-tu ? C’est Charme ! ». La vache n’a jamais osé défier l’espace au-delà du mur de pins. Mais l’inquiétude de ne pas retrouver le bouquetin remplace tout bon sens domestique. Elle pressent maintenant qu’il est arrivé malheur à Bock. C’est au moment où Charme s’apprête à fondre en larmes qu'il se manifeste. Un cri sorti des entrailles de la terre indique une direction. Charme se précipite, avale la pente comme jamais. « Charme ! Je suis par là ! Dans le trou ! Tu m’entends ? ». Oui, Charme a entendu son ami, pourtant rendu invisible par l’obscurité. « Bock ! C’est moi ! Que t’est-il arrivé ? Que fais-tu dans ce trou ? Est ce que tout va bien ? Tu n’es pas blessé ? ». Bock, à peine remis de son traumatisme, ne trouve pas l’énergie pour répondre à la rafale de questions. « Ecoute Charme, je t’expliquerai plus tard. Je suis blessé à la cuisse mais je pense pouvoir remonter. La ravine a des paliers. Par contre j’ai besoin de soins pour panser la plaie. Crois-tu pouvoir m’aider ?
- Une blessure ? Des soins ? se répète en boucle la vache, une blessure, des soins,…une bless…oui j’ai une solution ! S’enthousiasme l’animal. La gentiane ! La gentiane peut cicatriser les plaies…mais comment faire pour te l’appliquer ?
- Oui c’est une très bonne idée, s’exclame Bock. Écoute-moi attentivement. Va voir de ma part Violette l’abeille, c’est la reine des bourdons. Elle se niche dans le muret près de l’endroit où l’on se retrouve. Elle saura quoi faire.
- La gentiane, Violette la reine, les bourdons, le muret…compte sur moi ! Je reviens dès que possible ! ».
Charme s’en retourne précipitamment au muret. La journée, s’affaissant lentement, ordonne à l’escadrille de bourdons de revenir décharger leur pollen au muret : « Aidez-moi s’il vous plaît ! Est-ce que je peux parler à votre reine ? A votre reine Violette ? ". La reine, toute interloquée par autant de fracas, se présente à l’opercule de son trou : « Que veux-tu de moi Charme d’Hérens ?", interpelle la reine des bourdons. Charme, essoufflée et émue, expose tant bien que mal la situation. Figée par le récit, Violette met un temps à s’en remettre : « La gentiane tu dis ? ». Complètement remise, la reine commande à ses troupes de siphonner le nectar des gentianes, et de revenir un par un déposer le liquide sur la langue de la vache. L’exécution est instantanée. Les centaines de bourdons absorbent, à s’en péter le jabot, un maximum de nectar. L’opération achevée chacun s’introduit dans la gueule de l’animal et dépose sa collecte. Au bout d’un certain moment la langue de Charme est recouverte de nectar. « Va maintenant, Reine d’Hérens ! Va sauver notre ami ! », l’encourage Violette. Charme est bien avisée dans la montée car la charge est ô combien précieuse. Bock, attentif au moindre bruit, sait au souffle de la vache que son amie est revenue, emplie de sa mission. Quelque peu reposé, il entreprend prudemment l’escalade de la paroi. La présence de Charme qui est un réconfort dans l’effort n’est point pareil au soulagement qu’il ressent quand il voit enfin la corpulence de la vache. Elle s’approche et sort la langue. Le nectar épais se répand sur la plaie. La douleur d’abord s’apaise. Puis, miraculeusement, la plaie se referme. L’allégresse allège alors l’anxiété.
« Comment pourrais-je te remercier Charme ! Sans ton secours, je pourrirais certainement au fond de ce ravin ». Attendrie par autant de reconnaissance, Charme ne peut retenir des larmes de joie, tout en léchant le museau de Bock !
- Me remercier ? Tu en fais déjà beaucoup pour que je devienne la championne des reines. Non, non ! Tu n’as pas à me remercier. Ta taille de trapu est idéale pour améliorer ma condition au combat et me tanner le cuir !». Soulagés de leur tracas, les animaux se réfugient de nouveau dans le rire. Mais Bock très vite s’éteint, baisse le regard et sent son cœur envahi par la tristesse ; ce qu’il va annoncer ne plaira pas à Charme.
« Tu sais j’ai profité de mon séjour forcé dans ce trou pour réfléchir et…je ne vois pas d’autre solutions pour moi que de… partir… ». Cette nouvelle s’abat sur Charme comme une décharge de plomb.
- Mais…
- Ne dis rien. Ma décision est prise et c’est la mienne... la montagne ici est trop dangereuse pour moi. Il faut que je m’accommode d’un autre refuge, ailleurs, plus loin, plus haut…les moments passés à tes côtés resteront à tout jamais gravés dans ma mémoire…tu es mon amie et tu le seras jusqu’au crépuscule de mon existence. Mais je dois m’en aller… ».
Charme, affligée par l’annonce de Bock, n’a pas songé à lever la tête pendant qu’il parlait. C’est au bruit du roulis des pierres que la vache s’est soudainement aperçue du départ du bouquetin. Elle savait qu’il était inutile de le poursuivre tout comme elle savait qu’il était inutile de le supplier, la condition animale ne le permet pas. Elle savait aussi que sa place était dans un parc à défaire ses rivales, adoubée par le tintamarre des sonnailles, serties à l'encolure. Ce ne fut pas l’amertume qui la poussa à regagner les pâturages mais le respect du choix d’un ami.
Charme d’Hérens participera à de nombreux combats. La tradition rurale exigeant des symboles, Charme en fut un. Ou plutôt Une. Une reine. La meilleure du cirque. Le temps de distraire les hommes. Lorsqu’ils l’envoyèrent à l’abattoir elle ne sut pas que cela annonçait le clou du spectacle pour finir comme un steak. Tout comme elle ne sut pas que Bock survécut à sa blessure et qu’il se réfugia dans des cols les plus reculés. Elle ne sut pas non plus qu’il engendra une multitude de cabris sauvages. Elle ne le sut pas. Non. Elle le pressentit.


Respect à : Matthieu Stelvio

Bouquetins : la médiation s'impose

jeudi 26 novembre 2015

L'abeille et l'escargot. Fable pour les affligés

N'y a-t-il rien de plus ordinaire à observer qu'une abeille posée sur une fleur ? La voir se sacrifier consciencieusement à pomper du nectar. Hésiter à reprendre l'envol puis revenir avec frénésie pour éviter à la colonie une pénurie alimentaire.
Il fut en effet un temps où l'agitation des abeilles ne suscitait guère l'assiduité dévolue au naturaliste. L'environnement se familiarisait avec l'encombrement des pollinisateurs. Seul le bourdonnement dans des endroits inhospitaliers, localisé dans un bosquet de ronces ou perché dans le lierre de murets couronnés de tessons, attestait d'une fringante descente de nectar. 
Même si les ronces et le lierre sont toujours invasifs, prompts à s’incruster dans ces friches qui échappent à l'entretien, c'est l'abeille qui vient à manquer à l'appel, effondrée par l'anesthésie des consciences et l'agonie des responsabilités. Il suffit d'en parler, et pour preuve : l'abeille qui arrive par la gauche présente tous les symptômes d'une solitaire désorientée. Son vol, désynchronisé, oscille de façon aléatoire, à la dérive d'une ivresse à forte dose létale. Elle s'approche malgré tout du bois de Kervenal, échappant de peu, après un spasme de lucidité, au scratch sur la tôle d'une automobile. Cette manœuvre la contraint à piquer droit après le talus sur une souche morte mais creusée par le sommet. Le cratère lui évite une mort certaine. Ce qui ne l'empêche pas de rebondir une première puis une seconde fois et dans un tourbillon ultime, dans la paralysie de ses ailes éteintes, d'atterrir sur la coquille d'un escargot.



La réaction du locataire se fait attendre. Était-ce une coquille vide ? Non. La réaction de l'escargot se mesure en lenteur. Le pied se libère et, à l'ouverture, deux tentacules s'étirent, prudentes. "Qui vient ainsi perturber mon sommeil ?" s'étonne à l'étouffée Gaspard le gastéropode, quelque peu effrayé. L'examen oculaire de la chambre tapissée de mousses n'indique rien de particulier. Pourtant, en étirant bien la tentacule de droite, l’œil au sommet finit par deviner une masse inerte. Gaspard allonge le corps et parvient en deux reptations près de l'abeille. Car c'est bien ce que distinguent les tentacules : c'est une abeille ! "Mais que fait-elle ici ? Est-elle encore vivante ? Je dois m'en assurer", s'inquiète Gaspard. "Petite abeille, réveille-toi !  Tu es tombée sur ma coquille ! Hoho ! Hoho !" Rien n'y fait. L'abeille reste inanimée malgré la longueur de l'exclamation. Qu'à cela ne tienne, l'escargot rampe jusqu’à l'abeille, grimpe sur le corps et tente d'introduire sa bouche dans celle de l'abeille. Tout étonné encore de se retrouver projeté en arrière, Gaspard ne saurait dire si c'est la bave engluée sur sa tête ou bien la tentative d'intrusion qui a fait sursauter l'abeille. La réponse ne tarde pas : "Beurk ! Beurk ! C'est dégoûtant ! Mais que voulais-tu faire ? Me noyer ? s'écrie-t-elle, tout en recrachant la morve. 
- Tu es tombée sur ma coquille et pour te réanimer j'ai tenté le bouche à bouche. Je te pensais morte !
- Morte ! Mais j'ai bien failli mourir asphyxiée  !, gronde l'ouvrière,
- Je suis désolé... Ce n'est pas souvent que je croise une abeille tu sais. L'écart est considérable entre nos deux mondes. Tandis que  nous parcourons à peine la longueur d'un terrier de blaireau, vous avez, vous autres les abeilles, déjà réalisé plusieurs voyages dans la journée. Et puis tu voles haut dans les airs alors que moi, je rampe sur la terre..."dit l'escargot un peu envieux.
"- ...Bon, très bien...ne m'en veux pas...nous sommes d'un tempérament impulsif, nous les abeilles ...merci encore...". Le nouveau ton adopté par l'abeille incite Gaspard à ressortir les tentacules de sa coquille.
"Ouh ! Aïe ! Elle est quand même douloureuse cette chute. Vérifions que tout est en ordre de marche : 
Essai 1 : les ailes. RAS. 
Essai 2 : les pattes. RAS.
Essai 3 : les antennes. Bien !", se félicite triomphante l'abeille de nouveau posée sur ses pattes.
"- Je ne me suis pas présenté, dit l'escargot patientant avant de s'exprimer, "je m'appelle Gaspard et je suis un escargot de Quimper. Et toi comment t'appelles-tu ?
- Je suis dédée, ou Andrée la butineuse. Ma ruche est située au sommet des collines de Pontkalleg. Je ne comprends d'ailleurs pas ce qui s'est passé". Andrée frotte avec ses deux pattes avant toute la longueur des antennes afin de lui fournir une once de souvenirs : "Je me dirigeais vers le champ de colza pour un dernier transport de nectar...oui...
- Oui et ?, s'enquit Gaspard,
- Ne m'interromps pas s'il te plait ! Alors...je passe le talus des Douanes...j'évite un papillon à orchidées et je parviens dans le colza. Je suis surpris par l'atmosphère humide, c'est comme si...c'est comme si...il pleuvait de légères gouttelettes...c'est curieux, il n'y avait pas de nuages. Le fond sonore me faisait penser au vrombissement de plusieurs bourdons... Je sors étourdi du brouillard et c'est à partir de ce moment-là que je ne télécommande plus mon vol et...
- Et tu finis sur ma coquille !, se risque l'escargot de nouveau recroquevillé dans sa capsule.
- Voilà c'est ça, acquiesce dédée. Le voyage a été éprouvant. Il faut que je reprenne des forces. Demain je dois impérativement collecter du nectar. Accepterais-tu de m'héberger pour la nuit ?
- Mon logis est étroit mais tu es la bienvenue !" répond Gaspard, tout à la joie de pouvoir aider une abeille réputée frondeuse. L'escargot s'allonge, s'allonge, jusqu'à ce que la coquille ne présente plus de résistance. A la vue de la nudité de l'escargot, transformé en limace, dédée ne peut dissimuler un dégoût, souvenir infect du baiser du baveux. "Tu es gentil de me proposer ta coquille mais je me contenterai de quelques pics de pins". Le ton involontairement ferme de l'abeille dissuada Gaspard d'en entendre davantage et il retourna se blottir dans la coquille. Après tant de bouleversements, les deux minuscules héros ne tardent pas à s’engouffrer dans le sommeil. 
Il aurait pu s'éterniser s'ils n'avaient pas été soudainement réveillés par une secousse à chasser les biches. L'abeille est la première à se manifester: "Ce bruit me rappelle le bourdonnement d'hier. Je vais jeter un coup d’œil". Propulsée par les ailes, Andrée s'agrippe au sommet du tronc car la terre tremble terrible ! A terre, justement, Gaspard préfère rester dans sa coquille, se pensant en sécurité. L'examen à 360 °c met tous les sens de l'abeille en alerte. "Gregneugneu ! La situation est grave. Les gros insectes jaunes sont en train de tout détruire !". Ce que dédée prend pour des insectes sont en fait des engins de chantier. Des travaux d'élargissement du chemin de Kervenal prévoient d'araser le talus et une bande boisée sur laquelle se trouve la souche de Gaspard. Le danger est imminent. La griffe avant de l'insecte jaune a déjà englouti une partie du talus et se rapproche à grande vitesse de la souche.
"Gaspard ! Gaspard ! Il ne faut pas rester là !" La voix d'Andrée est couverte par le moteur du tracteur et le fracas des racines. Enfoui dans sa coquille, l'escargot n'entend pas.
L'abeille redescend dans le trou : "Gaspard, dépêche-toi ! Un gros insecte jaune détruit le bois et le talus, on ne peut pas rester là !" Une voix effrayée sort de la coquille "Je suis trop lent pour m'échapper ! Et puis il me faudrait grimper. Je prendrais trop de temps. Va- t-en, petite abeille ! Je t'ai sauvée une fois, je ne voudrais pas qu'il t'arrive malheur !". Hors de question pour dédée de laisser son nouvel ami. Les six pattes de l'abeille agrippent la coquille. L'effort est violent pour les ailes et les secousses qui se rapprochent ne sont pas faites pour faciliter le décollage. Les pattes se tendent au maximum. Andrée tire, tire encore. Ca y est ! L'escargot prend de la hauteur. Le chargement est lourd et l'ascension est périlleuse. Les deux comparses ont tout juste franchi le sommet que l'insecte jaune dévore la souche. S'éloigner. Ne pas se retourner. Tenir. Ce convoi peu orthodoxe fige un enfant du voisinage qui, attiré par les gros tracteurs, s'est approché et s'étonne de voir un escargot voler avec comme pilote une abeille. L'ouvrière, imperturbable, ne voit pas que l'enfant a percuté une poubelle avec son vélo. 
Après une cinquantaine de mètres, Andrée commence à sentir les forces l'abandonner. La cargaison de l'abeille finit par peser. Gaspard, se trouvant dans une posture inhabituelle, se sentant hors de danger, a retrouvé une certaine sérénité et profite de ce voyage pour sortir ses tentacules. "Prendre de la hauteur, c'est magnifique ! C'est magnifique !" exulte- t-il. 
Le contact avec le sol est moins exaltant. Andrée, à bout de force, a lâché le gastéropode dans une poignée de fougères. L'abeille est épuisée et s'affale aux côtés de l'escargot. 
Les insectes mettent un peu de temps pour se remettre de leurs émotions, différentes, que l'on soit abeille ou escargot : "Merci ! Merci Andrée ! s'exclame Gaspard.
- Je te le devais bien, lui répond l'abeille encore tout essoufflée, l'insecte jaune t'aurait avalé avec la souche,
- Oui merci aussi pour ça !
- Aussi pour ça ?
- Tu m'as offert le rêve de tout escargot,
- Quoi donc ?
- Voler...".
L'enfant, remis de sa chute, s'est précipité vers l'endroit où il aperçut pour la dernière fois le convoi. Ses mains plongent dans les fougères. Plusieurs fois. Mais en vain. C'est dépité qu'il se voit contraint d'abandonner sa recherche. 
A n'en pas douter, si son esprit avait accueilli le silence puissant de la Nature, il aurait pu distinguer ces imperceptibles éclats de rires qu'il a confondus avec un bourdonnement.

                                    
Dessin : Marcel de la gare

mardi 17 novembre 2015

L'abeille sauvage, la belle oubliée

Melitta leporina
Nichée aux abords du crépuscule, à tapisser de pollen les parois terricoles, l'abeille sauvage se meut dans l'étroitesse de sa galerie et s'émeut lors d'une ponte qu'affectionne l'instinct de conservation. La pudeur l'éloigne des ruches qui grouillent de nurserie bruyante. Ainsi épargnée par la fécondation in vivo de la reine utralibérale, elle se contentera de prodiguer une petite trentaine d’œufs encore tous indécis à se congestionner de la larve au cocon. Avant de se prêter à cette délivrance elle aura du s'extirper de la bousculade exhibée de corps poilus, cette horde de mâles assaillants la bienséance. Le tunnel sablonneux ou dégagé sous quelques brindilles devient alors un rempart pour la progéniture, dont l'opercule argileux garantit l'éclosion soulagée de toute agression.
A la différence de sa congénère à miel, la sauvage est nommée ainsi car elle ne soucie guère de son sort social ni de son rang au sein des siens. Certainement peu seule ni isolée elle chasse solitaire l'abondance des poussières florales. Elle en abuse même. Au point où sa quête se transformerait en perte sèche si, in fine, la récolte avait de la valeur capitalisable. En tout et pour tout, elle s’octroie à peine 10 % du pollen collecté. Sa tentative du magot s'éparpille d'une étamine à un autre pistil, faisant d'elle, et malgré elle, une remarquable pollinisatrice au point où la sauvage supplante la domestique qui affectionne davantage le nectar. Là où une armée d'ouvrières s'avérerait nécessaire pour polliniser un hectare de pommiers ou d'amandiers, quelques centaines d'abeilles maçonnes femelles de l'espèce Osmia Cortuna suffisent. Mieux. En leur présence l'assurance d'un haut niveau de production fruitière affole les pesées.
Osmia cortuna femelle
L'ignorance humaine, qui s'alimente du peu d'empathie à se renseigner sur la nature réelle de son environnement, orienterait ses réflexions vers un besoin vénal à amasser plus et toujours plus. Par contre l'enseignement attentif des agissements de l'abeille sauvage prescrit que son activité pollinique serait la conséquence des lois régies par la nature: les chapardeurs parasitaires veillent au grain de pollen !
Selon la saisonnalité elle pare son corps de métiers : maçonne, cotonnière, tapissière, charpentière...Elle extrait, découpe, broie, façonne une constellation de trous dans l'argile, dans du bois ou aux creux des dunes. Rien n'est conçu dans la précipitation au regard de l'empressement de la vie à la soustraire  de l'ouvrage. Car son existence dans les fleurs se limite à quelques semaines, voire à quelques jours pour les mâles. Serait-ce alors sa rareté qui infléchirait l'obsession catégorielle à la traiter comme une latine castafiore à trop saupoudrer sa tête de pollen ? Melitta leporina, Megaliche parietina, Heriades truncorumOsmia Cortuna. Des origines connexes et plus fallacieuses déchanteront les plus dévoués observateurs quant au maintien des populations.
Abeille solitaire mâle
En effet, à l'instar de la vedette apis meliffera, l'abeille sauvage connaît sans coup férir le déclin. L'agriculture intensive (monoculture), l'utilisation d'insecticides, le changement climatique et l’éradication des ressources alimentaires en sont la cause. L'Institut de recherche de l'agriculture biologique avance qu'en Europe centrale entre 25 et 68 % de l'ensemble des espèces* d'abeilles sauvages sont menacées. Une autre Institution est au chevet de l'abeille solitaire, l'Union Internationale pour la conservation de la nature : "Les abeilles jouent un rôle essentiel dans le maintien des écosystèmes et de la pollinisation des cultures. L'UICN appelle à des investissements urgents dans de nouvelles recherches sur les moyens d'inverser le déclin". Le commissaire de l'environnement de l'UE a qualifié les résultats de l'étude de l'UICN de "très inquiétants".
Inquiétant. Le mot est fidèle à sa réputation dans le cas des abeilles comme il peut l'être face à la multitude de déserteurs qui se parjurent dans la connivence des murs feutrés et les couloirs aphones de forteresses "cinq étoiles". L'état d'urgence est décrété. Ce petit monde est à protéger.

Informations complémentaires sur :

*750 espèces rien qu'en Europe

vendredi 6 novembre 2015

Qui pour remplacer Alain Uguen à Cyberacteurs ?

Au 01 janvier 2016, Alain Uguen, fondateur du premier site d'inform'actions en ligne, Cyberacteurs, ira rejoindre le pays merveilleux des retraitéEs arthrites et somnolents. Voir http://www.cyberacteurs.org/
Alain Uguen
Je serai le plus mal loti pour dresser un tableau élogieux sur la personne d'Alain et de l'oeuvre accomplie au sein de Cyberacteurs. Admettons et reconnaissons : infatigable écologiste, lanceur d'alertes sur les droits humains et de la paix dans le monde, intarissable sur l'action citoyenne et sur la nécessité d'une primaire de la gauche et des écologistes lors de diverses échéances électorales.
Après quinze années de cybermobilisation, Alain a offert à tous ceux et celles qui le voulaient un outil militant, un espace d'expression et une manière d'agir. "Votre souris a du pouvoir", slogan de Cyberacteurs, a donné certainement du sens et du sentiment aux plusieurs milliers de personnes qui gravitent autour de la bulle numérique de l'association. En témoigne les nombreux encouragements et remerciements  reçus chaque jour.


Pour remplacer Alain il faudrait un sacré numéro. Oui mais lequel ?

N°1 : un écolo ?
les rumeurs disent qu'il a la moins la frite


N°2 : une guêpe star ?
Emporté trop tôt, pas du genre à porter des collants

N°3 : un inconnu ?
Il manque de piquant. Il a le bourdon surement

N°4 : un faux bourdon  ?
Bel organe mais trop de poils

N°5 : une abeille ?


 Ca colle plus au profil du poste. 
Elégant, posé, proprolis sur lui et petite moustache soignée. 
Mais qui se cache derrière ce personnage que l'on nomme l'Abeillaud, dédé l'Abeillaud. 

Portrait dare-dare et atypique de David

Non pas celui-là. Lui c'est ALAIN DAVID. Apiculteur et barbu en plus.

David Derrien
Je suis en poste depuis le 01 septembre à Quimper. La transition avec Alain se poursuit. Si Alain part en retraite il ne sera pas en retrait de la vie de Cyberacteurs. Il aura donc certainement une autre forme d'engagement au sein de l'association. Si "votre souris a du pouvoir" j'espère que votre sourire en a aussi, malgré le type de sujets à traiter. 

http://www.letelegramme.fr/finistere/quimper/cyberacteurs-quinze-annees-d-activisme-07-11-2015-10840786.php?xtor=EREC-85-[PartageFB]-20151107-[article]&utm_source=PartageFB&utm_medium=e-mail&utm_campaign=PartageFB

mercredi 4 novembre 2015

Jean Trelhu : "Le plastique n'est réglé nulle part"

Chez Jean Trelhu le livre de Saïk ar Gall, démocrate-chrétien léonard et pionnier de la révolution agricole des années 60, se trouve toujours à porter de main. Il finit d'ailleurs dans les miennes lors des premiers échanges, agrémentés de breton, d'une visite sujette à l'histoire récente du plastique agricole. Je suppose que celle du syndicaliste, loin de ressembler à l'épopée turbulente et chevelue de Paris, a marqué le destin de Jean et par affinité celle de la ferme. Je feuillette poliment l'ouvrage avant de le poser sur la table du salon. C'est le livre de Trelhu que je suis venu ouvrir.
Jean Trelhu, paysan humaniste

La ferme Trelhu, au lieu-dit Hellen en Logonna-Daoulas, avait l'aspect d'autrefois, l'aspect d'une exploitation agricole des années 50 : quelques bêtes (vaches, chevaux, truies,...) quelques hectares de céréales (blé et orge), betteraves et pommes de terre de sélection se partageant les dernières micro-parcelles. 
Au démarrage de la décennie suivante, la création d'un poulailler de 1800 pondeuses et l'achat d'un tracteur sonnent l'avènement du passage à la modernité dans un pays encore bien ancré dans la forme la plus grégaire d'une communauté rurale et croyante. "On travaillait parfois aussi bien avec les chevaux" reconnaît Jean, amusé. Autre signe de changement, l’absorption des races bovines. L'armoricaine, race communément élevée dans le pays, disparaîtra au détriment de croisement comme la Pie rouge de l'Ouest. En 1967 l'élevage de 20 truies sur paille et en extérieur vient compléter une activité agricole raisonnable et  diversifiée.
Si Jean ne ménage pas sa peine sur l’exploitation comme aide familiale, il faut aussi compter avec lui au sein du Mouvement Rural de la Jeunesse Catholique, à partir de 1964. "Alexis Gourvennec n'était qu'un libéral opportuniste. Il a détruit une économie pour en créer une autre". Le ton est donné. Jean ne faisait pas parti des bataillons de paysans en rébellion dans le Haut-Léon, dont le chef de file n'était autre que ce Gourvennec, fondateur de la Brittany Ferries et de la Sica. "A la Sica ils agissaient comme des dictateurs". Le ton est vraiment donné. Cette liberté de paroles et d'actions ne le quitteront plus, lui attirant de l'animosité de voisins plus expansionnistes, voire au-delà des limites du canton, "à partir de 1971 et pendant 6 ans j'ai été administrateur de la FDSEA du Finistère". Le syndicat ne présentait pas le même visage qu'aujourd'hui. Bien au contraire, le comparatif pourrait se faire avec la Confédération paysanne, dont les origines plongent dans ces différentes tendances agricoles comme celle menée par Bernard Lambert du CNJA (Centre Nationale des Jeunes Agriculteurs). 
Parcelle en culture - Bord d'estuaire
En 1977 Jean devient officiellement chef d'exploitation. Depuis le début des années 70, la pratique de l'ensilage maïs s'étend avec...les bâches plastiques qui recouvrent les silos. L'usage du film plastique se généralise notamment sur la commune de Plougastel qui fait front à Logonna. "La presqu'île était comme un jardin, rien en friche" se souvient l'agriculteur "le plastique simplifiait la vie pour la culture de fraises. Il pouvait rester en exploitation pendant 3 à 4 ans". Le plastique abondait sous forme de deux techniques, le tunnel nantais et la couverture au sol. Cependant, certains producteurs abusaient et perdaient tout bon sens agronomique notamment sur le respect des rotations, "une rotation normale pour la culture de fraises est de 9 à 10 ans, entre chaque plantation. Certains remettaient en culture sur la même parcelle à partir de 4 à 5 ans" explique Jean, avec pour conséquence le recours systématique au film plastique.
Que faire alors de ce plastique ? "Le plastique servait à allumer le feu pour brûler les fagots". Us qui prêterait à sourire, précurseur des allume-feux pétrochimiques actuels pour enflammer le barbecue ? "Il n'était pas dangereux, comme le tabac ou l'amiante". En l'absence de prescriptions d'usage (ou du silence) des industriels, d'élaboration d'une campagne de santé publique ou de collecte organisée par une filière responsable, évoquer l'ignorance dans ce contexte n'a rien de dépréciatif. 
Si le plastique n'était pas brûlé il finissait enseveli avec d'autres déchets ménagers dans des trous de carrière,"nous sommes dans le pays de la pierre de Kersanton" précise l'agriculteur à la retraite. Recouvert de terre ce procédé est sans conteste plus condamnable. Comme l'est, dans les années 80, celui qui consistait à alimenter un certain type de chaudières, installées chez des serristes, avec les déchets ménagers ou le film plastique, combustible inégalé question rendement en mégawatt et en dioxine ! La durée d'exploitation de ces chaudières n'a pas dépassé les 5 années d'existence. On se demande bien pourquoi...
Dans un contexte d'absence de réglementations environnementales les dérives polluantes étaient légion mais n'incombaient pas qu'au seul secteur agricole, les nombreux rats repérés par le logonnais en témoigne. Jean se rappelle, à ce propos, le rôle qu'a joué l’aïeule de Bretagne Vivante, la SEPNB, comme lanceur d'alerte sur le sujet des décharges à ciel ouvert. Beaucoup s'insurgent sur la réglementation environnementale en vigueur et la trouvent intrusive, paralysante et asphyxiante, que l'on leur explique alors à quoi ressemblerait le pays de Daoulas aujourd'hui : danger  Pierre de kersanton toxique! Carrière de métaux lourds! Abernot, dihun-ta' !
Carrière de Kersanton
Même si Jean et son épouse Marie-Renée se détournent d'une agriculture productiviste en se reconvertissant dans le bio dans ces années 80, Jean relativise sur les responsabilités de chacun quant aux retombées nuisibles du plastique sur la nature : "la pollution au plastique n'est réglée nulle part mais il faut avoir de la compassion, c'est le système qui est à mettre en cause". Système agro-industriel qui 40 à 50 ans durant a abandonné des tonnes de film plastique dans la nature. Qui aujourd’hui stigmatisent ceux qui le font savoir ? Les mêmes qu'il y a 30/40 ans. Les mêmes qui stigmatisaient Jean Trelhu. Mais ça c'est l'Abeillaud qui l'écrit. 

vendredi 23 octobre 2015

Y'a de quoi ce marais ! Pevar

Scribes d'humeur, partiellement publiés dans la revue d'octobre 2015 d'Eau et rivières de Bretagne. 
Rubrique : l'écho des marais
Dessin : Nono


Un plan de carrière
Alors qu’une carrière recouvrait un aspect bucolique, des élus de Plouigneau se sont étonnés qu’une nouvelle saignée apparaisse sans autorisation (Ouest France du 06/05/15). Le maire précise qu’il ne s’agit pas de procéder à une exploitation du site mais de répondre à une urgence avec pour conséquence l’extraction de 200 t de pierres et la détérioration du paysage.  Un bon plan que cette carrière, qui n’y vu n’y connu, a fait les affaires du maire.

Coquillages et crustacés
A l’annonce de l’autorisation du projet de collecte industriel des algues vertes, Eau et rivières de Bretagne s’est insurgée (Le Télégramme du 04/0615). « Le ramassage des algues (…) provoque la mortalité des juvéniles de poissons  et celles des coquillages enfuis dans le sable » avance l’association. Défenseuse des animaux Brigitte Bardot pourrait apporter son soutien en faisant sa sérénade sur les coquillages et crustacés. Idée à soumettre au FN local.

Rock and agricole
Éleveur de porc à Cast, Roger Mauguen est également fan de rock et notamment de Neil Young (Ouest France du 29/06/15). Ce dernier a sorti un album intitulé « The Monsanto years », album qui s’attaque à la firme agrochimique. « Je ne sais pas si j’achèterais son nouvel album. Je ne sais pas si j’utilise leurs produits mais si mon blé est malade il faut que je le soigne ». Inquiétant : les agriculteurs ne consultent toujours pas les étiquettes de leurs bidons d’intrants.

Nutrinoë et le déluge
L’association Nutrinoë qui regroupe les industriels de fabrication d’aliments pour bétail s’inquiète de la dégradation de la trésorerie des exploitations porcines (Le Télégramme du 18/06/15). Ces industriels assument seuls le soutien à l’élevage « Près de 130 Millions sont apportés en aide de trésorerie, sous forme de délais de paiement, d’avance de céréales,… ». Prémonitoires, ils ne pourront pas éviter le déluge de dépôts de bilan des exploitations.

Milices para-agricoles
Dans la nuit du 22 juin dernier, une centaine d’agriculteurs a intercepté  les camions frigorifiques entre Nantes et Vannes (Ouest France du 24/06/15). Ce qui fait dire au préfet de région qu’on risquait l’incendie. « Un commando équipé d’une cisaille et d’un bidon d’essence a réveillé un chauffeur ». Dorénavant la prévention routière devra pendre en compte dans ses statistiques les agissements des milices para-agricoles comme risque routier.

Régime sec
L’association des maires du Finistère, par la voix de son représentant, Dominique Cap, s’insurge de la baisse des dotations de l’Etat (Le Télégramme du 25/06/15). « On prévoit une baisse des investissements de 25 % en 2015. La prochaine étape risque de toucher aux services publics» prévient-il. Déjà très timide quant à l’introduction du bio dans les écoles, il faut espérer que le maire de Plougastel n’y trouvera pas un prétexte pour placer des produits locaux invendus comme la tomate de Saveol.

NDDL : le choc des recours
Le verdict du Tribunal administratif de Nantes est tombé : les recours des opposants à l’aéroport de NDDL ont été rejetés, assurant dans les faits un démarrage des travaux début 2016 (Les échos du 20/07/15). Soutenu par Manuel Valls, Vinci a le champ libre pour détruire 1600 ha de terre bocagère. Le gouvernement utilisera d’autres recours en envoyant auparavant les forces de l’ordre contre les occupants. Valls s’est-il inspiré du livre de Klein « la stratégie du choc » ?

Recyclage agricole
Chaque manifestation est l’occasion pour les agriculteurs de brûler leur stock de polluants. Celle de juillet n’a pas échappé à la règle (Ouest France du 24/07/15). Utilisés pour maintenir les bâches en place et protéger les ensilages, les pneus ne sont plus en odeur de sainteté avec la réglementation actuelle. « Le temps des pneus est révolu » explique un responsable de la FNSEA du Finistère. Étonnant, les agriculteurs font du recyclage sans le savoir.

Un pont trop loin
Fin juillet dernier quelques centaines d’agriculteurs ont bloqué les ponts de Brest et de Morlaix pendant plusieurs jours, obligeant des milliers d’automobilistes à emprunter de longues déviations (Ouest France du 27/07/15). Ils exprimaient leur colère contre la faiblesse des cours de la viande, les marges élevées des intermédiaires et les charges sociales asphyxiantes. Pris en étau, les citoyens sont les premières victimes de cette guerre économique.

Goût amer
Parce qu’il s’était publiquement prononcé contre le projet de centrale à gaz de Landivisiau, la convention signée entre un apiculteur et la commune n’a pas été renouvelée. La gestion des ruches du toit de la mairie sera confiée dorénavant à d’autres (Ouest France du 30/07/15). Un tiers de la récolte de miel sera reversé à la mairie. Débarrassé d’un goût amer de déni d’opinions.

Cazeneuve l’a rêvé
Pour laisser passer un convoi exceptionnel, une trentaine d’arbres a été abattue près de Luçon en Vendée (Ouest France du 31/07/15). Selon un proche du dossier le trajet par la mer était possible. Le département s’est engagé à replanter une essence quelques mètres en retrait de la route. L’idée inutile de B. Cazeneuve, Ministre de l’intérieur, d’abattre les arbres plantés le long des routes, fait son chemin.

Amnésie
A cause de taux trop élevés de toxine amnésiante, la pêche à la coquille St Jacques dans la rade de Brest reste encore interdite (Le Télégramme du 07/08/15). L’impact des engrais est mis en cause par les professionnels de la mer. « Personne ne veut dire que c’est une conséquence des engrais et des pesticides, il faut régler le problème, ne pas le nier ». A priori une autre espèce est touchée par l’amnésie, le décideur politique.

Courber l’échine
Réunis à Pontivy, les délégués CGT de l’agro-alimentaire ont fait part de leurs inquiétudes sur la crise porcine (Le Télégramme du 20/08/15). « 30000 salariés travaillent dans la filière porcine. Ce sont les grands perdants de la discussion entre les industriels et les éleveurs ».  Pour faire face à la concurrence les cadences de travail augmentent entraînant des troubles musculo-squelettiques. Autrement dit, comment davantage « courber l’échine » devant les patrons.

A Paris en tracteur
Début septembre, la capitale a vu déferler plus de 1500 tracteurs venus de toute la France. Ludovic Pensec, jeune producteur de lait de la région de Quimperlé, était de la partie (Le télégramme du 02/09/15). Expliquant sa participation par un ras le bol des normes environnementales, une autre raison l’anime : « Je rêve de passer sous l’Arc de Triomphe ». Qu’il en profite pour faire un dépôt de gerbe sur la tombe de l’agriculture productiviste.

PAC tous les jours
Face à la crise que traversent les agriculteurs, la commission européenne a accordé une nouvelle aide exceptionnelle de 500 millions d’euro (Le Monde, 07/09/15). Présent au sein de la manifestation organisée à Bruxelles début septembre, Xavier Beulin de la Fnsea a jugé ce geste très insuffisant, il estime même que c’est « une forme de mépris ». Pour que Beulin soit gavé il faudrait que ce soit PAC tous les jours.

samedi 17 octobre 2015

TAFTA, BARRE-TOI !

Depuis plusieurs mois, se négocient avec les Etats-Unis, dans les coulisses de la Commission européenne, les orientations à venir du grand marché transatlantique ou plus communément appelé Tafta. Sans s'attarder sur l'opacité des échanges, des travaux et des transactions en cours, ce traité de libre échange est une nouvelle dérégulation des marchés qui s'attaquerait aux dernières citadelles que sont les affaires publiques. Il s'agit ni plus ni moins d'obliger les collectivités locales à accorder au privé les mêmes avantages que le public ou le local.

De plus, ce traité permettrait aux grosses entreprises de traîner devant une juridiction privée les collectivités locales qui ne se plieraient pas aux exigences de dérégulation. Elles pourraient, à partir de ce principe, réclamer des indemnités ou intérêts aux communes.

Pronostiquant des coups de canif dans la législation et les normes en vigueur (environnements, sociales, sanitaires,...) des communes n'ont pas attendu la fin des négociations pour manifester leur opposition à ce traité et se sont placées "Hors Tafta". Des motions, comme celle de Noizelles (04), ont été adoptées dans plusieurs villes de France (voir ci-dessous). 

Pour inciter d'autres municipalités à leur emboîter le pas, avec Cyberacteurs, nous allons mettre en place une opération type "Tafta, barre-toi !".  L'idée est de regrouper, dans une mosaïque de photos, des panneaux barrés de sortie de ville, déjà hors Tafta, à l'image des communes localisées dans les Monts d'Arrée en Bretagne.

En cliquant sur le lien qui suit, une liste des communes "Hors Tafta" a été répertoriée  :


Vous y trouverez peut-être la vôtre ou une ville à proximité de chez vous. 

Comment faire ? C'est simple. Sortez le portable du sac ou de la poche du jean, puis adressez la photo par courriel à : david.derrien@cyberacteurs.org (format de la photo en jpeg si possible).




Si votre commune n'est pas encore dans la liste, faites une copie de la motion de Noizelles et adressez-la à votre mairie pour l'inviter à se barrer d'une nouvelle étape vers plus de dérégulation, au profit d'un capitalisme de quelques uns, tout ceci au détriment d'une démocratie qui devrait être de plus en plus relocalisée, voire autogérée.