A toutes les victimes de la bêticide

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vendredi 1 juillet 2016

L'ophrys fantasmatique

Dans les viscères obscurs du sol, au milieu de l’agrégat de boyaux microscopiques, uniquement fissurés par le silence du schiste, croît une occlusion tuberculeuse, pareille à deux testicules, l’orchis, ou de façon plus raffinée appelée l’orchidée.
Voici donc que l’une des espèces les plus évoluées du monde floral se voit engourdie du genre masculin qui calamine son aura fantasmagorique. Étrange attribut que celui de bouffir une beauté absolue par un insignifiant sac génital, ballotté par des croyances qui lui confèrent des vertus bien trop précieuses de fertilité. Il en faut une dose d’abnégation pour expulser de ces bulbes androgènes la magnificence d’une tige accrescente, dès l’aurore gonflée de ferveur. Dociles, les buissons mellifères et les quelques arbustes hybrides, abrutis par les bons soins promis aux pelouses acryliques, se sont écartés pour que s’éventre, dans l’allégorie des croûtes, cette grossesse craquelée aux forceps végétalisé.
A sa base, pour dégriffer ces globules régénérant, se pose un geyser de feuilles à la forme de langues languides. A moins que la pudeur n'exige un semblant de diplomatie pour tresser, devant l’indécente virilité, à la fois courroucée et calfeutrée, une culotte caulinaire.
Déjà, à ce stade, l’instinct d’émancipation du cloaque coagulé d’un coït issu de grumeaux grenus agit comme un spermicide, car le subterfuge de mimétisme de l’orchidée abeille, dès lors systémique, se dresse sans vergogne, pour bourdonner à son sommet des bourgeons d’eucères. L’ophrys apifera peut alors disséminer cette duperie dans une inflorescence orgasmique, graduée d’autant d’orgie que de bourdons bernés par l’originalité de cette contrefaçon sexuée.
Qu’en est-il vraiment ? En soupirant, l’ophrys déploie son berceau voilé de sépales rose-pourpre et sa nasse en labelle dont deux aisselles latérales, au soutien en gibbosité, gorgées de poils tactiles. Le lobe médian, lui, fanfaronne dans la candeur ponctuée de jaunes éteints et de marrons cramoisis. Ainsi pourvue, l’orchidée s’affuble d’une toilette féline, à l’affût du moindre dépourvu. Quant au gynostème, sa coiffe en alcôve attache une vague où se noient démêlés les pollinies et le stigmate qui s’effleurent à peine.  
Au fond, a-t-on bien agité les coupelles du surnaturel ?  A-t-on apprivoisé la connaissance à quelques cendres de certitudes ? Car l’assemblage fantasmatique de la capsule se frotte à la vision d’un être spatial, moitié animal, moitié végétal.
Grâce à la mutation sempiternelle de ses gènes, maintes fois combinés,  le leurre de l’orchidée est presque parfait. La fascination du bourdon pour cet extravagant alliage s’égare dans l’hypnotique opulence des odeurs aphrodisiaques, maintenant qu’il s’approche. La secousse frénétique de l’insecte, agrippé à l'ongle incarné par Eros, segmente le léger filament des pollinies, larguant les nombreuses facettes fécondes. Exclues de l’étroitesse des orbites capitonnés du dulcicole, elles prolongeront l’énigmatique facétie de tromper l’œil hagard du visiteur.

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