A toutes les victimes de la bêticide

A toutes les victimes de la bêticide

mercredi 16 décembre 2015

Au revers de la fougeraie

Tapie dans la mousse gorgée d’humidité péninsulaire, la fougère des chênes jouit de l’aire de Bretagne pour satisfaire la souche épaisse de ses rhizomes qui s’immiscent au pied de ces mastodontes séculaires. Bien peu sont ses sœurs qui se hasarderaient dans l’Armorique diluvienne pour s’enraciner dans une proximité aussi massive. Cependant, semblable à un envahisseur déployant sa crosse, Dryopteris aemula tient à honorer de ses frondes la famille dont elle porte le nom, les Filicinées.
Dryopteris aemula
Venir se frotter à l’écorce du puissant, revêt une toute autre manœuvre pour la fougère : si le polypode impétueux dévoile avec si peu de pudeur ses prothalles c’est, prétendument, dans la seule présomption d’égaler le chêne pédonculé, faire de lui un émule devant ses premières émulsions en forme de triangle. A défaut de floraison et d’abeilles pour la courtiser, ce subterfuge de flagornerie se conçoit, « S'il n'y a pas de rival, l'amour languit » louait Ovide.
En tout état de cause, l’apparence gracile du pétiole de  pteris se prête plus à une parade, afin qu’aucun infortuné ne se dresse devant elle. A ce stade, rien ne l’obligera à s’astreindre de sa lubie invasive. Attendri, l'arbre ne peut que se soumettre à cette effervescence en arborescence. Dès lors, sous la chape bienveillante de la chênaie, la fougère peut dérouler, sans flétrissure, sa tige grêle, croissant au rythme de la préfoliaison circinée.
Force est de constater que la fougère en impose dans l’originalité quand il s’agit de faire valoir son mode de reproduction pour fructifier la fougeraie. Sur la face cachée des segments fixés au rachis, au revers des feuilles pennées, éclot une excroissance, un amas de sphères, les Sores. Ces citadelles amoncelées, embastillées de tâches abandonnées à l’inclusion, ou, accouplées selon une science suivant la sinuosité du segment, abritent des granules ou sporanges qui, à leur tour, protègent un peuple orgasmique unicellulaire, les spores. Les sporanges, sensibles à la variation de l’humidité, s’assèchent et expulsent les occupants de la forteresse en déchirant leur anneau. Soixante quatre sujets, pas plus ni moins, batifoleront au gré des courants d’air, courtisés par l’espoir sans conscience de parvenir à s’extraire du silence funeste du granit.
Prothalle
Mais l’espoir est une trahison. Parmi les millions de fidèles dévouées à célébrer leur inébranlable prolifération, rares sont celles qui parviendront dans un lieu idyllique, frais, humide et ombragé. La spore numéro quarante cinq, elle par contre, peut se réjouir du tirage au sort. L’anfractuosité du mur dans laquelle le souffle l'a poussé, convient à sa posture prostrée de protozoaire. Après quelques jours, parfois quelques mois de vie ralentie, elle germera et produira un filament microscopique pourvu de chlorophylle. Petit à petit ce filament s’allongera et s’élargira jusqu’à donner naissance à un minuscule organisme ayant les contours d’un cœur. De nouveau, une touffe de prothalles s’exhibera sous le regard ému du grand chêne. 
De proche en proche, d’une toiture au talus, d’une rue à un ru, d’autres l’imiteront dans le seul souci de procréer une parcelle de vie et répandre, à l’âge venu, leur effluve de foin. 

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